L’ANIMAL INFINIMENT…
Claire Harpet

«L’humanité, nous le voyons, n’est pas un état à subir,
mais une dignité à conquérir»
Vercors, Zoo, Acte II, tableau 11.

Il y a de multiples façons d’entrer dans le livre de Jean-Marc Coudour, comme il y a de multiples façons d’observer, de vivre, d’être et d’interagir avec le monde animal. Ce multiple est le reflet de l’extrême labilité de nos sensibilités et de nos sentiments à l’égard du vivant. Ils n’ont cessé de changer au fil des siècles de notre humanité. Ils sont, en ce début du XXIème siècle, profondément bouleversés à la fois par les nouvelles découvertes neurologiques et éthologiques sur les comportements et l’intelligence des animaux, mais aussi par le constat de la fragilité et de l’irréversible érosion de la biodiversité planétaire. Ces données ébranlent nos certitudes quant à la supériorité de l’espèce humaine sur les autres espèces. Elles modifient nos représentations anthropocentrées, propres à la pensée occidentale, de l’humain maître et possesseur de la nature et accentuent la marque de dépendance et de vulnérabilité qui le lie à son environnement et à l’ensemble du vivant.

Le choix du titre «Zoo XXX» peut surprendre, choquer, rebuter, voire indigner ! Le zoo a été créé pour montrer la bête, l’étrangeté, l’étranger. L’histoire des zoos est non seulement associée à la capture et à l’enfermement des animaux sauvages, mais aussi à cette douloureuse période coloniale durant laquelle, tels des bêtes de foire, « les peuples indigènes » seront exhibés dans des zoos humains. De 1877 à 1937, le Jardin d’acclimatation de Paris, aujourd’hui Jardin des Plantes, exposa ainsi derrière des grilles, au nom de la connaissance scientifique et de la civilisation, des humains «sauvages», rapportés des contrées lointaines. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que soient supprimés le code de l’indigénat et la mise en enclos des populations «exotiques». Soit un siècle après l’abolition de l’esclavage !
Aujourd’hui, on n’emploie plus guère ou bien maladroitement le terme de «zoo». Les professionnels animaliers préfèrent parler de «parc» ou de «jardin» zoologique, comme pour se défaire d’un costume dépareillé et de mauvais-goût. Pourtant, à l’origine, le vocable «Zoo», du grec ancien ζῶον 1 , désigne l’ensemble du vivant animal: des milliers et des milliers d’espèces, terrestres, aquatiques, aériennes, du plus petit spécimen jusqu’au plus grand, sur toute la surface du globe et à toutes les époques. Il caractérise tout ce qui se meut, se reproduit et respire. Il est ce petit mot concentré qui qualifie l’inquantifiable, l’incommensurable diversité de la vie…
Si donc le Zoo incarne le monde animal, que signifie dès lors le sigle XXX qui lui est accolé ? Fait-il référence au symbole radiographique dont le code XXX traduit un message d’urgence ? Il s’agirait ici d’agir au plus vite pour sauvegarder le vivant. Se réfère-t-il au langage de la téléphonie mobile, dont le triple X est la manifestation de l’excès, de l’amplification ? Le zoo ainsi XXX porterait le sceau d’une forte attente, d’un désir, d’un impératif ! Ou encore, XXX serait-il l’expression mathématique d’une équation inconnue, ici le vivant à découvrir, la part indéchiffrée de l’intelligence animal ?
Une chose est sûre ! Le Zoo XXX de Jean-Marc Coudour n’est ni le zoo d’autrefois, ni même celui d’aujourd’hui. En réalité, il n’existe pas, car il ne se définit ni dans l’espace ni dans le temps. Il est ce qu’il y a entre eux et nous, entre l’animal et l’humain, cet « animé » indéfinissable, cet infini trait d’union entre les êtres de vie, ce vibrato qui avive la rencontre, le face à face, la découverte d’un autre que soi, vivant, si différent et à la fois si semblable, par le souffle, le regard, le geste… Expression d’un changement, le Zoo XXX nous pousse à regarder autrement, à voir au-delà de ce que l’œil peut voir, à capter, à capturer l’instant fulgurant d’une communion d’existences.

Ainsi, «l’animal que donc je suis» 2 jusqu’à celui «que donc je ne suis plus» 3! Mais surtout l’animal avec qui je suis et sans qui je ne suis plus ! Car au fond, que serait le genre humain sans l’animal ? Sans cet autre à la fois si proche et si lointain, cet autre infiniment ?
Infiniment grand par sa taille, sa démesure majestueuse : la terre porta jadis une mégafaune dont l’archéologie nous livre des éléments qui dépassent nos plus folles imaginations. De ces géants, nous pouvons encore lire dans l’oeil des grands herbivores - girafe, éléphant, hippopotame, rhinocéros -, la grandeur passée. Des mastodontes dont l’imposante stature n’a d’égale que l’extrême vulnérabilité de ces espèces aujourd’hui menacées par l’implacable puissance de destruction du braconnage et de la déforestation.

Infiniment grand, par sa force instinctive et indomptable: les fauves, ces grands carnivores (ours, lion, tigre, panthère, loup…) sont de toutes les espèces animales celles que l’humain redoute et combat pour sa survie depuis les premiers temps de son histoire. Elles lui rappellent sa fragilité, sa petitesse face aux forces de la nature. Elles le poussèrent à développer de multiples stratégies de survie. Même séparé par un mur grillagé, l’humain reste la proie et le lion le chasseur.

Infiniment grand par sa robustesse et sa longévité : les espèces reptiliennes ont traversé les âges géologiques. Elles étaient là bien avant l’homme. Elles n’ont guère changé au fil des millénaires de leur histoire. Leur armure «carapacée» garde en mémoire l’évolution du monde, ses cataclysmes et ses renouveaux.

Mais aussi,
Infiniment petit par sa fragilité volatile. Posés sur un fil, graciles, transportés par les vents, ballotés par les saisons, soumis aux incertitudes climatiques, les volants sont les ambassadeurs des peuples migrateurs, à la recherche de la terre promise et de jours meilleurs… Infiniment petit par sa dépendance: lié à des écosystèmes uniques et irremplaçables, les espèces animales sont rattachées à un habitat naturel dans lequel elles ont évolué et se sont adaptées au fil des millions d’années de transformations géologiques et climatiques. Leur régime alimentaire est parfois si spécifique qu’il rend impossible toute vie en captivité.
Infiniment petit –insignifiant-, au regard d’une pensée cartésienne qui en fit un animal-machine dépourvu de toute sensibilité et de toute intelligence, occultant par la même depuis des décennies notre imaginaire et nos affects au profit d’une démarche rationnelle et positiviste.

Et surtout,
Infiniment proche par sa ressemblance troublante avec l’Homo : derrière la vitre se croisent et se touchent les regards. L’œil du Primate non-humain se plonge dans celui du Primate humain, le scrute, l’interroge. Songeons que 99 % des gènes d’un chimpanzé sont communs aux gènes humains ! Infiniment autre et pourtant infiniment semblable, miroir déformant de notre image policée, reflet dérangeant de nos désirs refoulés, l’animal nous parle de notre nature. Il nous révèle par son être au monde, ses comportements, son intelligence singulière, une part de nous-même. Il nous effraie autant qu’il nous attire. Son œil, tantôt nous interpelle sur notre propre condition d’humain, tantôt nous accable sur la condition d’enfermement que nous lui imposons. Perpétuelle ambivalence des sentiments : «Nous l’enfermons pour le dominer», diront certains. «Nous l’enfermons pour le préserver», affirmeront d’autres… Triste constat, autant qu’alarmant : le monde sauvage et sylvestre auquel nous les avons jadis arraché n’existe plus… Il n’est nul besoin d’aller bien loin pour assister aux difficiles et douloureuses réintroductions d’espèces en sursis. Immobiles, dans un décor de carton-pâte - veine tentative de reconstruction d’un monde végétal grandeur nature qu’ils n’ont pas connu et ne connaîtront jamais -, que ressentent-ils? Que pensent-ils? «Le jour où l'on comprendra qu'une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés ainsi dans des zoos» 4...

Le Zoo XXX de Jean-Marc Coudour est à la fois le constat d’un temps révolu et la recherche d’un futur désirable. Il a cette force de l’imaginaire qui convoque pour ne pas oublier et suggère un devenir sans l’imposer. L’auteur compose des histoires de bêtes et des histoires d’hommes. Il vagabonde entre les enclos, dans les coulisses, derrière les vitres et les grillages. Il laisse apparaître un reflet, une ombre, un autre, un semblable… Il sublime les regards, explore les contrastes. Il guette la rencontre, entrouvre la porte d’un monde parallèle et laisse libre cours à nos fantasmes, nos rêves et nos peurs, creusets de nos contes et de nos légendes.
Notre humanité est à un moment charnière de son histoire et de ses relations avec le vivant. Après des milliers d’années d’évolution, de survie et d’adaptation, des milliers d’années de découvertes, de batailles et de conquêtes, l’espèce humaine a soumis l’ensemble de la planète au point de modifier les caractères géologiques et climatiques du système terrestre. On parle de l’ère de l’anthropocène. Baptisé ainsi par les scientifiques du fait de l’irrémédiable empreinte – pour ne pas dire impact – de l’homme sur l’ensemble du globe, ce nouvel âge n’est-il pas aussi celui de la dernière chance ? Celle d’imaginer et d’inventer un autre vivre avec?
Avec l’animal, infiniment…

1. Du grec ancien ζῷον, zỗion (« animal »).
2. Derrida J., L’animal que donc je suis, Ed. Galilée, 2006.
3. Bimbenet E., L’animal que donc je ne suis plus, Ed. Gallimard, 2011.
4. Cyrulnik B . (dir), Si les lions pouvaient parler, Gallimard, 1998.

Docteure en Anthropologie, spécialisée dans les interactions humains / milieux, Claire Harpet est Ingénieure de recherche à l’Université Lyon 3 et Chercheure associée au sein du Laboratoire d’Eco- Anthropologie et d’Ethnobiologie du MNHN (Muséum National d’Histoire Naturelle). Ses premiers travaux de recherche portaient sur les relations et les perceptions des populations locales de l’Océan Indien (Madagascar – Mayotte) à l’égard de leur milieu naturel (faune/flore), ainsi que leur implication dans les processus de conservation et de gestion de la biodiversité. Elle a réalisé également quelques terrains de proximité au cœur des parcs zoologiques de France sur les relations des humains (personnels du parc et visiteurs) avec les animaux, notamment à Lyon dans le cadre de la mise en oeuvre de «la Plaine africaine» (2006) qui proposait un espace captif plus respectueux du bien-être animal. C’est à cette occasion qu’elle a croisé la route du photographe Jean-Marc Coudour.

LOIN DU PARADIS
Dichotomie zoologique

« Ressentir quelque chose, c’est une façon de penser »
Susan Sontag

L’amour que je porte aux animaux ne remonte pas à mon enfance. Nous n’avons jamais eu ni chats ni chiens à la maison, ni cochons d’Inde ni autres bestioles. Mes parents avaient décrété que trois garçons à élever dans un modeste appartement lyonnais excluait toute perspective de présence animale.

Dès la première année de ma vie parisienne, j’allais au zoo exercer ma passion naissante, la photographie. Pour le provincial peu aventureux que j’étais, quitter à vingt ans ma ville natale pour la capitale représentait un acte d’autonomie téméraire et concrétisait l’envie d’une échappée belle au sortir d’une adolescence solitaire et complexée. Je privilégiais parcs et jardins urbains pour mes balades Nikon en main plutôt que les grandes forêts d’Ile de France.

C’est ainsi qu’un matin d’avril 1986, je fis une rencontre décisive avec une tribu de mangabeys au Jardin d’Acclimatation le long du Bois de Boulogne. Attiré par la présence agile de ces petits singes cloîtrés dans leur cube bétonné, je revins régulièrement photographier leurs bonds prodigieux, leur gestuelle tendre, espiègle, belliqueuse ou lubrique. Au fil de mes visites, durant trois à quatre semaines, je déclenchais frénétiquement, aimanté aux baies vitrées et captivé par cette chorégraphie dont je me croyais le public prédestiné.

Dans un essai déroutant à propos de cette série que j’intitulais d’emblée Primates, un historien de la photographie vit dans ces images viscérales une figuration d’Annonciations, de Pentecôtes et autres Visitations. Vision lyrique, métaphore mystique ou perception prémonitoire de mon intérêt latent pour l’univers monacal, cette séquence inaugura - quoiqu’il en soit - le devenir de mon écriture photographique, lui imprimant sa ligne mélodique.

Vingt ans après, autre rencontre passionnelle avec un doyen de l’humanité, quintessence de nos terreurs ancestrales : le crocodile, impassible entre deux eaux, m’alpague avec son œil jaune métallique. Sa pupille fixe verticale m’hypnotise. Les écailles et les picots osseux de sa carapace me propulsent au temps des samouraïs dont l’armure s’apparente au blindage du redoutable prédateur. Avec un certain aplomb et un zeste de malice, je proclame à qui veut l’entendre mon amour pour cette créature d’un autre âge. Gavials africain, caïmans à lunettes, crocodiles du Nil, crocodiles du Siam, alligators … je ne cesse de les talonner sur les rives de la captivité.
Deux années d’ivresse photographique durant lesquelles j’ai dressé sans trop m’en rendre compte une cartographie de la France zoologique, qui servira mon exploration grandeur nature au sein d’une trentaine de parcs animaliers. Je préparais mon immersion, mû par le désir de passer de l’autre côté du miroir, de camper là des journées entières, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans l’intimité des soigneurs et l’énigmatique proximité des bêtes.

L’existence des zoos est une question qui soulève les passions et divise l’opinion. Elle incite à la polémique. Promeneur solitaire adonné à la rêverie, je me tiens à l’écart de ces empoignades verbales et des joutes oratoires stériles. Zoo XXX est une balade ontologique sur le fil de la beauté au cœur de l’enfermement, dans un dialogue permanent et ambivalent - mais toujours auréolé de lumière.

Malgré le temps béni passé avec les soigneurs et les soigneuses, la présence de l’humain au cœur de cette itinérance s’avère finalement elliptique. Je réserve la part du lion aux animaux, au moins en images. Déambulant dans les allées des parcs, d’un enclos à l’autre, toujours en quête d’un regard, d’une forme, d’une ombre, j’ai souvent éprouvé l’insondable sentiment d’un paradis perdu. J’essaie de ne pas me dérober devant l’animal captif, témoin d’un « péché originel » dont se seraient rendues coupables les générations antérieures en prélevant depuis des siècles toutes sortes d’espèces dans leurs milieux, pour ensuite les parquer et les exhiber. Lions, gorilles des plaines de l’Ouest, colobes, becs en sabot, panthères des neiges, chameaux de Bactriane, ours polaires, tigres blancs du Bengale, harfangs des neiges me fixent sans ciller. Comment lire ces regards interrogateurs et parfois hallucinés? Pensent-ils, rêvent-ils, souffrent-ils, aspirent-ils à un imaginaire désirable?
Si ma photographie pose des questions éthiques, philosophiques, esthétiques, chacun y répondra à sa façon. Mais à la fin de mon voyage au bout de la zoosphère, les grillages s’estompent, les barreaux ont disparu, des gibbons virevoltent dans les airs au cœur d’une végétation luxuriante, comme une danse célébrant le mouvement de la vie. Leurs congénères lèvent les yeux vers de mystérieuses lumières, comme une échappée métaphysique vers un possible éden.

Tel l’explorateur revenant d’un long périple, fourbu et comblé, j’ignore quand je repartirai et si je reprendrai le chemin des espaces zoologiques. Mais je sais que je continuerai à honorer la magnificence des animaux, à dire leur indispensable présence et la joie profonde qu’elle m’inspire, à restituer leur dignité, avec passion, à fleur de peau et loin du paradis, - vivant parmi les vivants.

Jean-Marc Coudour
Hiver 2020